Est-ce que les véganes qui reçoivent le vaccin COVID-19 abandonnent leurs principes moraux ? Oui – et non.

(traduction libre et non-officielle de « Do Vegans Who Get a COVID-19 Vaccine Abandon Their Moral Principles? Yes — and No. » de Gary L. Francione)

Est-ce que les véganes qui reçoivent le vaccin COVID-19 abandonnent leurs principes moraux ? Oui – et non.

Bien que les vaccins contre le COVID-19 actuellement disponibles soient présentés comme ne contenant aucun ingrédient d’origine animale, le sang de plusieurs milliers de limules est utilisé pour s’assurer que les vaccins sont exempts de toute contamination. Bien que le sang de crabe ne soit pas techniquement un ingrédient du vaccin, il pourrait tout aussi bien l’être. Les limules ne sont pas vraiment des crabes ; elles sont plus proches des araignées et autres arachnides que des crabes ou des homards. Mais les limules ont un système nerveux complexe et il est très probable qu’elles soient sensibles, c’est-à-dire qu’elles aient une conscience subjective et soient capables de ressentir la douleur. Les crabes sont capturés, placés dans des râteliers, et les tissus autour de leur cœur sont percés. Jusqu’à 30 % de leur sang (qui est bleu) est drainé. Le processus est évidemment éprouvant pour ces crabes.

Bien qu’ils soient remis à l’océan, entre 10 et 30 % des crabes meurent au cours du processus de saignée et après leur remise à l’eau. Beaucoup sont capturés à nouveau et saignés à nouveau. Bien qu’il existe une alternative non animale à l’utilisation du sang de crabe, cette alternative n’a pas été acceptée et ne sera pas utilisée pour les vaccins COVID-19.

Si l’on met de côté toute question relative à l’expérimentation animale du vaccin fini, on peut se demander s’il est moralement acceptable pour des véganes de se faire vacciner. Je suis végane depuis 1982. Je prends mon véganisme très au sérieux. Je crois que nous ne pouvons pas justifier l’utilisation d’animaux nonhumains sentients comme ressources pour les êtres humains, pour quelque raison que ce soit (nourriture, vêtements, divertissement, recherche, etc.), et que nous avons l’obligation d’abolir toute utilisation des animaux. Par conséquent, je ne pense pas que nous puissions justifier moralement l’administration du vaccin.

Mais je ne pense pas que cela mette fin à l’examen de cette question.

Je veux tenter de faire une distinction entre les actions qui sont moralement justifiables et celles qui sont moralement excusables. Les premières sont des actes qui sont moralement justes, ou tout au moins qui ne sont pas moralement répréhensibles. Les secondes sont des actes qui sont moralement répréhensibles mais où les circonstances atténuent la culpabilité à commettre l’acte.

La distinction est plus aisée à faire si l’on considère deux notions de droit pénal : la légitime défense et la contrainte. Si je m’occupe de mes affaires et que vous vous approchez de moi de telle manière que je crois raisonnablement que vous êtes sur le point de me tuer, je peux utiliser une force mortelle contre vous pour me protéger. Le fait que je vous tue est légalement justifiable, ce qui reflète notre opinion morale commune selon laquelle, en vous tuant en état de légitime défense, je n’ai rien fait de mal.

Comparez cela à la situation dans laquelle vous vous approchez de moi dans la rue et vous placez un pistolet sur la tête de mon enfant, en exigeant que je cambriole l’épicerie d’en face ou vous tuerez mon enfant. Je crois que vous allez mettre votre menace à exécution; je braque donc le magasin, je vous donne l’argent et vous vous enfuyez sans faire de mal à mon enfant. Mon action est légalement excusable et cela reflète notre opinion morale selon laquelle ce que j’ai fait est mal – j’ai fait du mal au propriétaire du magasin qui est une partie innocente ici – mais nous comprenons pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait. J’ai agi sous la contrainte. Je n’avais pas vraiment le choix. La culpabilité morale suppose que l’acteur choisit d’agir d’une certaine manière et dans cette hypothèse, j’ai été contraint d’agir comme je l’ai fait. Notre opinion sur l’absence de culpabilité morale dans cet exemple éclaire la notion juridique de la contrainte.

Appliquons maintenant cette distinction dans un contexte concernant les animaux. Je suis naufragé en mer. Je suis affamé. Mon seul compagnon dans le canot de sauvetage est un lapin. Suis-je moralement justifié de tuer et de manger le lapin ? Non. Le lapin a un intérêt significatif à continuer à vivre et je n’ai pas le droit d’ignorer cet intérêt juste parce que cela me profiterait. Mais si je n’avais pas d’autre choix que de mourir de faim, le fait de tuer et de manger le lapin pourrait être excusable – en tuant et en mangeant le lapin, j’ai agi de manière moralement incorrecte, mais ma culpabilité est atténuée par la contrainte vitale de la situation.

Je dirais la même chose si l’autre occupant du canot de sauvetage était un être humain. Ce serait mal de tuer et de manger mon compagnon humain, mais cela pourrait être excusable en ce sens que c’est mal, mais que ma culpabilité est atténuée par les circonstances. En effet, il existe une célèbre affaire juridique anglaise datant de 1884, Regina v. Dudley and Stephens, dans laquelle trois marins naufragés qui mouraient de faim ont tué et mangé un quatrième. Bien qu’ils aient finalement été sauvés et poursuivis pour meurtre, leur peine de mort a été commuée par la reine Victoria en une peine d’emprisonnement de six mois, précisément parce que, bien qu’ils aient commis un meurtre, ils ont été contraints de le faire.

Pratiquement aucune de nos utilisations des animaux n’implique ce genre de contrainte. C’est là que réside le problème. Nous mangeons des animaux parce que nous aimons leur goût, par habitude ou parce que c’est plus pratique. Nous portons la peau,les plumes, les poils des animaux parce que nous aimons l’apparence qu’ils nous donnent.

Mais qu’en est-il des situations dans lesquelles nous devons prendre un médicament qui contient des ingrédients d’origine animale ? Supposons que vous soyez en train de mourir et que votre unique chance de survie exige que vous preniez une pilule contenant un ingrédient d’origine animale. Est-il moralement justifiable de prendre cette pilule ? Non. Ce n’est pas moralement justifiable. Elle viole le droit de l’animal à ne pas être utilisé comme une ressource. Mais est-ce moralement excusable ? C’est probable. Si vous pouvez obtenir la pilule sans l’ingrédient animal auprès d’un pharmacien spécialisé, vous devriez le faire. Cependant, si vous ne pouvez pas vous procurer la pilule sans l’ingrédient animal et qu’il n’y a pas d’autre solution que d’utiliser la pilule avec l’ingrédient animal, alors votre prise de ce médicament est excusable – ce que vous faites n’est pas moralement acceptable mais vous n’avez pas vraiment le choix. Vous ne défendez pas l’exploitation institutionnalisée des animaux ; en fait, si vous êtes végane vous vous opposez même à cette exploitation. Mais vous êtes en train de mourir ; vous avez besoin de ce remède.

La même analyse s’applique au vaccin COVID-19. C’est un terrible virus. Il tue des gens, y compris ceux qui ne souffrent pas de maladies chroniques, et il peut causer des séquelles à long terme chez ceux qui survivent. Nous commençons tout juste à prendre conscience des conséquences négatives très importantes de ce virus. S’il était possible d’obtenir le même niveau de protection contre le virus en portant un masque chaque fois que nous sommes en compagnie d’autres personnes, je dirais que nous devrions porter un masque et qu’il n’existe aucune situation dans laquelle le fait de se faire vacciner serait excusable, et encore moins justifiable. Mais le port du masque, bien qu’il soit une très bonne chose à faire, surtout avant que le vaccin ne soit largement disponible, ne fournira pas le même niveau de protection. Le vaccin présente une situation suffisamment analogue à celle du canot de sauvetage ; il existe une contrainte qui atténue la culpabilité.

En résumé, compte tenu de l’utilisation des animaux, se faire vacciner n’est pas moralement justifiable ; en revanche, cela peut être moralement excusable.

Au fur et à mesure que cette controverse allait en s’intensifiant, j’ai vu d’innombrables affirmations selon lesquelles toute personne végane qui se fait vacciner a abandonné ses principes moraux. J’ai demandé à au moins une douzaine de ces personnes si, si elles étaient malades et ne pouvaient être sauvées qu’en prenant une pilule contenant des ingrédients d’origine animale, elles prendraient une telle pilule. Dans tous les cas, elles ont répondu que, même si ce n’était pas la bonne chose à faire, elles prendraient la pilule, mais que ce serait différent parce qu’elles n’auraient pas d’autre choix que de choisir de mourir et qu’il n’est pas raisonnable de soutenir que quiconque a une obligation morale de mourir. Leur réaction montre qu’elles acceptent intuitivement la distinction justification/excuse, c’est-à-dire qu’elles reconnaissent que lorsqu’il n’y a pas de choix et que des questions de vie ou de mort sont en jeu, préférer vivre rend le choix excusable même s’il n’est pas justifiable. Leur réaction illustre également que le véritable différend ici est que beaucoup ne considèrent tout simplement pas que le COVID-19 présente une situation grave ; c’est-à-dire que beaucoup de véganes sont simplement dans la négation de la pandémie, ou ne se rendent pas compte que le COVID-19 est bien différent du rhume ordinaire. Ces personnes considèrent que la décision de se faire vacciner s’apparente davantage à la décision de manger un steak plutôt qu’une salade pour le dîner et moins à la décision de manger le lapin (ou l’humain) lorsqu’on est affamé sur le canot de sauvetage. Je trouve absurde la position selon laquelle la pandémie ne constitue pas une menace réelle et sérieuse. De plus, ces personnes ignorent que, si elles contractent le virus et finissent par être hospitalisées, elles finiront par consommer davantage de médicaments contenant des ingrédients d’origine animale que ce que contenait le vaccin, et ce malgré elles.

En tout état de cause, il y aurait beaucoup plus à dire sur toutes ces questions. Mais je veux rester bref et simple dans cet essai et me concentrer uniquement sur la distinction entre justification et excuse. Je souhaite cependant faire trois remarques supplémentaires avant de conclure.

Tout d’abord, je ne fais aucune déclaration sur la sûreté des vaccins. C’est une question distincte. Bien que l’on nous dise que le vaccin est sûr, les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) des États-Unis ont reconnu qu’il y avait un certain nombre (2,79 %) d’effets indésirables, au moins pour le vaccin à ARNm, et que ces réactions impliquaient plus qu’un bras enflé ; certains receveurs étaient « incapables d’effectuer des activités quotidiennes normales, incapables de travailler, et avaient besoin des soins d’un médecin ou d’un professionnel de la santé ». J’ai écrit au CDC pour obtenir de plus amples informations à ce sujet et je n’ai pas encore reçu de réponse. Cette question doit être approfondie.

Deuxièmement, nous devrions toujours promouvoir le développement de médicaments qui n’incluent pas de produits animaux. Nous sommes en 2021. Avec notre sophistication technologique, je crois sincèrement que nous pourrions mettre au point des vaccins (et tout le reste) sans utiliser de limules ou d’autres animaux, ni effectuer de tests sur les animaux. C’est juste une question de demande.

Troisièmement, nous devons préciser que cette pandémie provient des animaux. Les pandémies impliquent des zoonoses qui passent de l’animal à l’homme, généralement dans le contexte de notre exploitation des animaux, et cette exploitation implique souvent l’utilisation de ces animaux pour l’alimentation. Tant que nous continuerons à manger et à utiliser les animaux, nous continuerons à être victimes de ces pandémies.

Si nous voulons vraiment faire quelque chose contre les pandémies en général – ou pour éviter une catastrophe climatique – nous n’avons pas d’autre choix que de nous diriger vers un monde végane. Nous n’aurions alors plus à nous soucier de la distinction entre justification et excuse. Et avant de penser que le véganisme est extrême, considérez qu’il serait bien plus extrême de laisser des pandémies sans fin et le réchauffement climatique nous détruire. De plus, le véganisme est un impératif éthique pour quiconque pense que les animaux ont une importance morale et ne sont pas que des choses.

~ Gary L. Francione

Gary L. Francione est professeur de droit à la Faculté de droit de l’Université de Rutgers-Newark. Il a obtenu un baccalauréat en philosophie de l’Université de Rochester, où il a ensuite reçu la bourse Phi Beta Kappa O’Hearn, lui permettant de poursuivre des études supérieures de philosophie, en Grande-Bretagne. Il a ainsi complété une maîtrise en philosophie et un Juris Doctor à l’Université de Virginie où il a, par ailleurs, assumé les fonctions d’éditeur, pour la Virginia Law Review. Il est professeur distingué à la faculté de droit de l’université Rutgers à Newark, dans le New Jersey.

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